Une face cachée de la vérité

Le village de Nikishino ou les débris de la guerre du Donbass

par Svetlana KISSILEVA Journaliste et photographe (Article paru dans la revue Methode édition Déc.2020- Jan 2021 – Traduction Erwan Castel)

N’évoquer qu’un seul aspect de la réalité fausse la vision du monde. A la lecture de ce reportage chacun pourra juger de faits que les médias ne vous montrent pas !
Source : https://www.revuemethode.org/m122001.html

Aujourd’hui, le Donbass ne clignote pas souvent dans les bulletins de nouvelles, bien que la guerre ne s’arrête pas là pour la septième année.

Cette année, la situation le long de la ligne de démarcation s’est encore aggravée. Ainsi, rien qu’en mai, cinq enfants ont été blessés par des tirs. Puis, les deux républiques non reconnues de Donetsk et Lougansk ont mis leurs troupes en état d’alerte maximale, et depuis six mois, la tension ne semble pas diminuer.

Cette barbarie envers la population civile et, surtout, envers les enfants a momentanément ramené les événements du Donbass dans le champ de vision des médias. Une fois encore, les noms des villages de première ligne ont sonné: Sakhanka, Aleksandrovka, Trudovskiy… Puis, vers l’automne, tout le monde a de nouveau oublié ces gens qui essaient de vivre et d’élever des enfants malgré la guerre.

« La marche de l’horloge est interrompue…»

La tragédie du Donbass est multiforme. En plus des horreurs d’une longue survie sur la ligne de front, où les balles sifflent et les obus éclatent quotidiennement devant les fenêtres, il y a aussi des territoires comme brûlés par une terrible tempête, d’où la guerre est partie depuis longtemps, mais dont la vie s’est arrêtée pour toujours, comme les aiguilles d’une horloge cassée.

Parmi ces lieux oubliés, on peut citer le village de Nikishino, situé à la frontière entre les Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk, et considéré avant le début de l’agression par les autorités de Kiev comme l’un des plus riches de la région.

Note 

C’est dans le village de Nikishino que l’une des opérations clés de la guerre du Donbass a commencé – le chaudron de Debaltsevo qui s’est achevé en février 2015 avec la défaite totale de l’armée ukrainienne.

Maintenant, la guerre a reculé, mais ses conséquences sont restées. Qui les éliminera et comment ? Il n’y a pas de réponse et, fort probablement, il n’y en aura plus.

La ville de Debaltsevo – un important nœud ferroviaire – est maintenant activement restaurée, mais la jeune République de Donetsk, où les conséquences de la guerre se mêlent également aux difficultés du blocus économique, n’a pas encore assez de force ni de moyens pour s’occuper de Nikishino. Rien ne se passe ici. Personne ne s’intéresse à la vie des gens ordinaires, dont l’existence a été détruite un jour par un terrible ouragan militaire. Et les journalistes ne regardent pas Nikishino. A quoi bon? Personne n’est attiré par le chagrin tranquille et les tribulations quotidiennes des russes ordinaires vivant ici.

La fête était préparée avec des larmes aux yeux

J’ai eu l’occasion de visiter Nikishino à la veille du 9 mai, quand un député du Conseil Populaire de la RPD, Eugène Gritsenko est arrivé dans le village pour féliciter (honorer) plusieurs vétérans de la Grande guerre Patriotique : Natalia Pavlovna Yakubushina, Anna Kuzminichna Khudoleeva, Valentina Pavlovna Belyaeva et Ekaterina Stepanova.

Le jour de la Victoire dans un Donbass en guerre est une fête spéciale. Et malgré que le défilé militaire de cette année a été reporté en raison des restrictions imposées par la crise sanitaire, il était particulièrement important de rendre hommage à ceux qui, il y a 75 ans, ont défendu cette terre contre l’invasion des envahisseurs fascistes allemands.

La route menant à Nikishino traverse des steppes sans fin, parmi lesquelles se dressent les terrils, caractéristiques du Donbass, et parfois des mines artisanales, dites des « kopankas » (du « creuser » en russe) qui se sont multipliées en masse après l’effondrement de l’URSS. Dans ces mines, le charbon est extrait très près de la surface.

Note

À l’entrée du village, près de la maison de la culture rurale1 à moitié détruite par des tirs directs de chars – une aire de jeux pour enfants restaurée et fraîchement peinte. Et de l’autre côté du bâtiment, comme un ange gardien avec des ailes en lambeaux, sa cape criblée d’éclats, un guerrier de l’Armée rouge en pierre et en bronze s’élève.

Soldat sans nom de la grande Victoire, il a déjà protégé Nikishino et ses enfants des envahisseurs, puis a résisté à l’occupation ukrainienne sous une avalanche d’obus.

En 2015, l’esprit du soldat libérateur, qui a versé son sang sur la ligne de front protégeant le monde russe de l’extermination, a conduit des miliciens et des milliers de volontaires de tous les coins de la Russie et du monde contre a résurgence nazie sortie de l’oubli.

Église-arche du Salut

Nous nous dirigeons vers le centre du village, où nous rencontrons le chef de l’administration du village, Natalia Belyaeva. Au milieu de la place centrale, là où passait la ligne de front lors des batailles qui ont fait rage ici il y a quelques années, le squelette d’un temple détruit s’élève silencieusement.

Dans une colère satanique, l’armée ukrainienne a frappé la maison de Dieu avec des coups de feu ciblés et, le 22 septembre 2014, l’église a brûlé. À ce moment-là, Nikishino était déjà pratiquement vide : presque tout le monde parti, car il était impossible de rester ici, à l’épicentre des combats de chars.

Note

Sur les 625 habitants que comptait Nikishino avant la guerre, 9 sont restés dans le village pendants les combats.

Ils ont pu se cacher dans des abris anti-bombardements improvisés dans des caves – se cacher des éclats d’obus et des atrocités qui se sont produites au centre de la grande plaine d’Europe de l’Est, à moins de mille kilomètres de Moscou.

Les ruines du temple n’ont pas été démantelées par la suite. Elles ont été laissées comme une leçon pour les futures générations, comme fut le cas de la maison de Pavlov, regardant silencieusement jusqu’à aujourd’hui les descendants heureux dans le centre de Stalingrad.

Mais au-dessus du dôme brisé, qui s’est effondré directement dans l’autel avec une croix et des restes de dorure, le dôme du nouveau temple, reconstruit avec les dons des bénévoles, s’est fièrement élevé. C’est un véritable symbole d’espoir pour la future renaissance du village de ruines et de cendres.

Cadeau de Kiev aux civils

Il est difficile de trouver des mots pour décrire tout l’enfer vécu par ceux qui sont restés dans le village pendant l’occupation ukrainienne. Sous leurs yeux, les villageois ont été abattus à bout portant; les gens ont été déchirés par des éclats d’obus, les cris des enfants effrayés ont déchire le silence des sous-sols.

Située à proximité du centre les trois étages de l’école de Nikishino ont été détruits à la base et ne peuvent être restaurés : sous des coups directs, le porche s’est effondré et le sol du troisième étage s’est effondré directement sur le deuxième.

Lorsque vous inspectez les ruines orphelines, vous commencez à comprendre quel est le programme de « réintégration » dans l’espace ukrainien des habitants de la RPD préparé par les nazis de Kiev.

On a l’’impression que le plus important pour les agresseurs était de détruire les infrastructures même du village paisible. Au cours des bombardements, en plus du temple et de l’école, les bâtiments de la maternelle et de l’infirmerie ont été très gravement endommagés.

« Les combats ont eu lieu ici pendant six mois: de septembre 2014 à février 2015», explique Natalia Belyaeva. Le village a été détruit à 90% : tous les logements, les infrastructures sociales, l’approvisionnement en énergie, l’approvisionnement en eau. Il n’y avait pas une seule maison où il y restait un toit entier, où il y avait des fenêtres. En outre, tout a été complètement pillé.

Et ceci malgré le fait que la guerre aurait dû contourner Nikishino, car il n’y a jamais eu de cibles stratégiques dans cette localité.

Le jour le plus terrible de l’histoire d’un village paisible

« Le 22 septembre 2014, se souvient la chef de l’administration du village, la milice a mis en garde contre une éventuelle attaque et les gens se sont réfugiés dans le sous – sol de la maternelle. »

Comment l’armée ukrainienne l’a appris, on ne le sait pas avec certitude, mais les fascistes ont commencé à tirer sur le bâtiment où les civils s’étaient réfugiés.

« Ensuite, les miliciens ont amené dans la cour intérieure un camion Oural, dans lequel plus de 60 personnes ont été chargées, puis évacuées vers un endroit sûr. Il fallait agir rapidement et les gens étaient littéralement jetés dans le véhicule ».

Note

En 2015, immédiatement après sa libération, Nikishino a complètement rétabli l’approvisionnement en eau et en énergie. En 2017, ils ont commencé à travailler sur des projets de restauration de l’école et du dispensaire. Le bâtiment de l’administration a été reconstruit, puis le magasin a été ouvert.

Maintenant, l’école primaire, le jardin d’enfants et le dispensaire à Nikishino sont les mêmes bâtiments de couleur orange clair. Ils ont été construits grâce au programme de la Croix-rouge Internationale.

Note

Dans le cadre du programme de la Croix-rouge Internationale, 10 maisons ont été construites en lieu de 256 complètement détruites par les nazis de Kiev. Les 133 maisons habitables (qui avaient été détruites à 75 %) ont été reconstruites en partie dans le cadre du programme humanitaire républicain, et pour une autre partie dans le cadre du programme de la Croix-rouge.

Aujourd’hui, environ 300 personnes vivent à Nikishino en été, dont 38 enfants. Sept enfants vont à la maternelle, sept autres à l’école primaire. Les autres doivent être emmenés en classe à Petropavlovka, le village voisin.

« Il y a des femmes dans les villages russes…»

Natalia Belyaeva a été nommée à la tête de l’administration du village de Nikishino en avril 2016. Depuis lors, elle doit remplir les fonctions de représentant de la police, des services de l’eau et des secours sanitaires.

Elle résout tous les problèmes. Mais l’une des plus brûlantes est la voirie. Ou plutôt, l’absence presque complète de routes.

« Quand il n’y a pas de pluie, vous pouvez toujours circuler d’une manière ou d’une autre. Mais après la pluie, plus du tout », se plaint Natalia Belyaeva.

« Maintenant, tout a été arrêté par l’épidémie de coronavirus. Mais même avant cela, il n’y avait pas de connexion avec les villes. C’est de cela que dépend la réponse à la question : pourquoi les gens ne reviennent pas à Nikishino ? Ils devront travailler quelque part ! Donc, d’une manière ou d’une autre, aller au travail. Dans le village, il n’y a pas de travail particulier. Sauf, dans le domaine du social : centre des premiers secours, jardin d’enfants, administration… sur le chemin de fer dans les deux gares voisines, environ 20 personnes travaillent. La mine Yablonevka fonctionne, les hommes y sont transportés par bus. Mais tout le reste est déplorable. »

Nikishino renaît de ses ruines

Et pourtant, Nikishino vit. Malgré les envahisseurs et leur soutien de l’OTAN. Ici, les gens s’accrochent obstinément à leur terre natale et trouvent des moyens de subsistance. Ainsi, bien que les travaux de déminage ne soient pas terminés, les villageois sont entrés dans les champs et ont labouré environ 300 hectares cette année.

Nikishino a survécu et n’est pas brisé. Cela est évident quand vous voyez comment la bannière rouge de la Victoire retentit fièrement devant une maison endommagée. Mais pour que le village se lève des ruines et puisse se développer, il est nécessaire que la paix tant attendue revienne enfin sur la terre douloureuse du Donbass.

NOTE COMPLÉMENTAIRE : 1. Equivalent des MJC en France.

L’article original en russe  : https://zvezdaweekly.ru/news/202011121226-FSDVl.html

Село Никишино, или Осколок Донбасской войны

La Croix tombée dans la partie de l’autel de l’ancienne église est un rappel éternel de ce que les nazis de Kiev ont fait au Donbass. © Photo de l’auteur.
Avec une haine particulière, les agresseurs de Kiev ont détruit des infrastructures du village : une école, un dispensaire et d’autres bâtiments de la sphère sociale. © Photo de l’auteur
Natalia Belyaeva-chef de l’administration du village du village de Nikishino. © Photo de l’auteur

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